Arbres, Jacques Prévert.

Arbres, Jacques Prévert

Pour inaugurer ces feuilles volantes, et puisque le vent maussade de ces derniers jours a arraché celles de l’érable du jardin, je voudrais vous parler du très bel Arbres de Jacques Prévert que m’a offert Eric Darsan la semaine dernière.
Paru pour la première fois dans les années soixante, Arbres est illustré par les gravures de George Ribemont-Dessaignes, précurseur de Dada, surréaliste et ami de Prévert dont une exposition a inspiré ce recueil au poète.

Ligneuses, denses, torturées, marquées par l’omniprésence d’une roche claire sur laquelle les arbres prennent racine, ces gravures portent les poèmes qui se succèdent en un flot continu, sans rupture. Reliés par le rythme chantant et parfois scandé des strophes, ils nous entraînent dans un univers mouvant d’écorce et de sève, vivant et gonflé de vie, aux ombres menaçantes et aux rameaux qui s’étirent vers le ciel.
Dans l’avenue ornementale
du cimetière
incorruptiblement
s’incline et se balance
l’ordonnateur de la douleur locale
obligatoire protocolaire atrabilaire
le cyprès
toujours vert
Poésie de la langue, musicalité, jeu de mots et images détournées, Arbres est un chœur qui frappe, et si Jacques Prévert m’entraîne et me fait sourire, s’il se révèle ici amoureux de la nature, c’est aussi parce qu’il l’oppose à la stupidité de l’homme qui transparaît derrière la forêt de mots. Bêtise qu’il n’a eue de cesse de dénoncer dans son œuvre, et qui atteint son paroxysme dans le désespoir absurde de cet individu seul au milieu de la forêt qui « se fouille comme un flic fouille et palpe un autre être » pour pouvoir toucher du bois…
                                                    Les jours pour les arbres
devenaient de plus en plus mauvais
les hommes méprisaient les arbres
les hommes méprisaient les femmes
il fallait les entendre à longueur de journée
Inutiles comme une fleur
Bêtes comme l’amour
Insipides comme la liberté
Les pages me filent entre les doigts, je lis à voix haute pour faire durer le plaisir, pour partager, voulant déjà lire encore, je sais que je rangerai à portée ce Prévert, que je l’apporterais se balader. Puis, dans un feu d’artifice, l’apothéose du dernier poème, l’épilogue génial, le « roman d’anticipation arborescente » ! Et tout doucement, pour conclure, deux amoureux signent d’un cœur sur un peuplier…
Arbres

Arbres, Jacques Prévert, éd. Gallimard, 1976.

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